Interview de Vincent Dujardin (Ads 1990) à l’occasion de la publication de son livre sur le roi Baudouin

Horizons : Bonjour Vincent, la presse belge t’a consacré depuis le 11 mai 2026 plusieurs articles en rapport avec la parution de ton dernier livre : « Baudouin, un Roi face aux crises de son temps ».
Tu es historien, professeur à l’UCL. Une référence dans l’étude de la monarchie belge, de l’histoire contemporaine et de l’Europe. Tes publications nombreuses le confirment et ton livre récent de près de 900 pages sur le Roi Baudouin, fruit de 20 ans de recherches en est une preuve supplémentaire.
Vincent, pourquoi un livre sur le roi Baudouin ?
Vincent Dujardin (VD) : Parce que jusqu’à aujourd’hui, aucune étude n’est parue sur l’ensemble de la vie de Baudouin sur la base d’archives. Et puis il y a eu la rencontre de la reine Fabiola faite un jour chez Pierre Harmel. En effet, j’avais fait ma thèse de doctorat sur son parcours et elle était parue sous forme de livre en 2004.
Pierre Harmel a été une figure importante de la vie politique belge : Ministre de l’Instruction publique – comme on disait autrefois – Premier Ministre, Ministre des Affaires étrangères, Président du Sénat. Il est le seul homme politique qui a vécu tout le règne (43 ans) de Baudouin et même lorsqu’il était retraité, P. Harmel n’ayant plus de responsabilités politiques, il n’était pas rare que Baudouin lui téléphone ou lui demande de venir à Laeken pour lui demander des avis. Pour en revenir à Fabiola, elle avait lu quelques pages de mon livre sur P. Harmel, notamment celles consacrées à Baudouin. Dès lors, un jour de 2005, Pierre Harmel nous avait réunis tous les trois chez lui et nous avions échangé entre autres sur la personne du roi Baudouin. Et quelques jours après, la reine m’avait invité chez elle au Stuyvenberg et m’avait remis trois documents du règne du roi Baudouin dont nous avions parlé chez P. Harmel. Progressivement un lien de confiance s’est ainsi noué de sorte qu’elle m’a donné accès à l’ensemble des archives de son mari et nous avons pu continuer à échanger à son propos. C’est ainsi qu’est né ce projet de biographie. La reine m’a alors mis en garde : cette biographie ne pouvait pas être une hagiographie mais une recherche cernant la personnalité de Baudouin au-delà de sa fonction.
Horizons : De quel ensemble de sources as-tu pu disposer pour ton étude sur Baudouin ?
VD : J’ai pu disposer de l’ensemble des archives du roi que conservait la reine Fabiola : d’une part, ses carnets personnels où il relatait ses rencontres avec ses ministres ou d’autres personnalités et d’autre part, ses carnets plus spirituels dans lesquels il mettait en lien sa foi et son métier de roi, mais qui contenaient aussi une série d’informations d’ordre politique. J’ai pu consulter divers fonds d’archives en Belgique, en Europe, ou aux Etats-Unis. Mes recherches m’ont aussi conduit à interroger d’autres interlocuteurs qui avaient noué des liens avec Baudouin et qui pouvaient me donner des éclairages sur sa personnalité : ses chefs de cabinet, des politiques belges et étrangers, des membres de sa famille belge ou espagnole, des personnes du monde économique, social, culturel, etc.

Horizons : Pour toi, quels sont les grands traits de la personnalité du Roi Baudouin ?
VD : Il y a eu deux Baudouin : celui d’avant 1960 – année de son mariage avec Fabiola – et celui d’après. Jusqu’à son mariage, c’est un roi triste, très retenu, marqué par les tensions internes belges qui ont suivi la question royale et l’abdication de son père en 1950. A cette époque, il se considérait comme un usurpateur du trône de son père et resta jusqu’à son mariage, soumis à l’influence de son père et de sa belle-mère, Lilian Baels. Voici un exemple parmi d’autres : malgré l’insistance de son gouvernement, Baudouin n’assista pas en 1952 aux funéraillesai du roi Georges VI d’Angleterre parce qu’il s’était montré très critique du comportement de Léopold III durant la guerre.
Horizons : Et donc après 1960, c’est un autre Baudouin qui apparaît ?
VD : Tout à fait. Son mariage avec Fabiola et leurs 33 années de vie commune et d’amour vont révéler progressivement un autre Baudouin. Un roi aux qualités humaines exceptionnelles, un souverain à l’écoute de son peuple, un roi au service de son pays. C’était un homme attentif à la souffrance des autres, peut-être d’autant plus que lui-même l’a connue durant toute sa vie : à 5 ans, la mort accidentelle de sa mère, puis la guerre, la déportation, l’opposition d’une partie de la population belge à son père lors de la question royale, les tensions inhérentes au gouvernement du pays comme par exemple les diverses réformes de l’Etat, l’impossibilité pour son couple d’avoir des enfants, ses problèmes de santé, en particulier le cancer et ses ennuis cardiaques qui aboutirent à une opération du cœur à Paris en 1992, etc. C’était un homme aux convictions fortes, notamment religieuses, mais aussi un homme de dialogue, respectueux des opinions de ceux qui ne pensaient pas comme lui. A son décès, l’émotion populaire a été immense avec plusieurs centaines de milliers de personnes qui ont souhaité lui rendre hommage. De même, la présence de 45 chefs d’Etat et de gouvernement à ses funérailles a montré son rayonnement humain et international. On peut être d’accord ou pas avec lui sur telle ou telle décision durant ses 43 années de règne, mais il est clair qu’il était animé d’un sens du devoir, parfois jusqu’à l’inquiétude. Au fond, ce qui ressort surtout, c’est l’image d’un homme d’une grande sincérité et authenticité.
Horizons : Le titre de ton livre est : « Baudouin, un roi face aux crises de son temps ». Quelle est, pour toi, la crise principale que Baudouin a dû affronter au cours de son règne ?
VD : Selon moi, le moment le plus important de son règne est son discours de janvier 1959 au Congo. En 1955 le roi fait la découverte du Congo Belge au cours d’un voyage triomphal. Pour la première fois de son règne, le roi apparaît détendu et souriant. Ce voyage provoque en lui un attachement et un grand intérêt pour le Congo et sa population qui demeureront durant tout son règne. Peu après, le Congo belge n’échappe pas aux mouvements de revendication d’indépendance qui saisissent différents territoires d’Afrique. Au contraire de certain de ses ministres, Baudouin prend conscience qu’il est grand temps de modifier la politique belge à l’égard des Congolais et d’initier leur participation à la gestion du pays, comme l’avait déjà suggéré Jef Van Bilsen un professeur d’université qui connaissait bien l’Afrique. Mais en janvier 1959, les événements se précipitent, de violentes émeutes éclatent à Léopoldville et causent des morts. Baudouin est convaincu qu’une déclaration solennelle de sa part est nécessaire. Pour moi, il pose alors un des gestes politiques importants de son règne : avec l’aval de son Premier Ministre et du Ministre des Colonies, dans une allocution radiodiffusée au Congo, il promet de conduire les populations congolaises vers l’indépendance. S’ensuivront des négociations difficiles entre leaders congolais et gouvernement belge au sujet des institutions du futur Etat congolais et la date de la proclamation d’indépendance du Congo est fixée au 30 juin 1960 à Léopoldville.
Horizons : Mais les débuts de l’indépendance du Congo se passent très mal !
VD : Effectivement, le jour même de la proclamation, seuls deux discours étaient prévus : celui du roi Baudouin qui, selon moi, fut son plus mauvais discours, un discours maladroit et paternaliste vantant l’œuvre civilisatrice de la Belgique – en fait il avait été rédigé par J. Pirenne, secrétaire de Léopold III – et celui du Président Kasa-Vubu qui était assez modéré. Puis ce qui n’était pas prévu, Patrice Lumumba, Premier Ministre, prit la parole et se lança dans un réquisitoire contre la colonisation belge. Pour le roi et les autorités belges ce fut un affront. L’incident diplomatique faillit déboucher sur le retour immédiat vers la Belgique mais un « toast réparateur » de P. Lumumba pendant le diner officiel apaisa provisoirement les tensions et le lendemain, les autorités belges rentrèrent au pays.
A partir du 2 juillet, le chaos s’installe dans la jeune République du Congo, de violents incidents éclatent, des Belges et des Européens sont tués. Le nombre de victimes congolaises sera beaucoup plus élevé. La Belgique envoie alors des troupes pour protéger et évacuer ses ressortissants sans l’accord du Congo. L’histoire des relations tumultueuses entre la Belgique et son ancienne colonie débute. Un chapitre tout entier de mon livre y est consacré : « Le roi Baudouin et l’Afrique ». C’est aussi l’occasion de montrer sur la base des nouvelles archives, pourquoi les reproches qui avaient été formulés à l’égard du roi dans l’assassinat de Lumumba n’étaient pas fondés. Et puis d’évoquer les années Mobutu, ainsi que les prémisses du génocide au Rwanda.
Horizons : Si 1960 est l’année de l’accession du Congo à l’indépendance, c’est aussi l’année de la rencontre de Baudouin avec Fabiola puis de leur mariage en décembre de la même année. Que peux-tu en dire ?
VD : Ce futune rencontre bien singulière aménagée par Veronica O’Brien – une Irlandaise, fondatrice de La Légion de Marie dans certains pays – avec la complicité du futur Cardinal Suenens. Les rencontres de Baudouin avec Fabiola ont lieu pendant une petite dizaine de jours à Bruxelles, au mois de mai. Baudouin est conquis. Par contre, Fabiola estime que c’est une période trop courte de connaissance de l’autre pour s’engager et elle décide de retourner en Espagne. Le roi ne renonce pas et propose à Fabiola de se retrouver à Lourdes en juillet. Dans l’intervalle, ils s’écrivent et dans les lettres de Baudouin, on le sent préoccupé évidemment par la situation au Congo. Les retrouvailles ont lieu à Lourdes du 6 au 8 juillet et après une messe, le 8 juillet, cette fois, c’est Fabiola qui déclare son amour à Baudouin. Ils se fiancent immédiatement. Mais face au chaos au Congo, une heure plus tard, Baudouin doit rentrer en Belgique. Les fiançailles du Roi et de Fabiola ne seront communiquées à la population belge par le Premier Ministre Gaston Eyskens que le 16 septembre et la date du mariage est fixée au 15 décembre. Ce fut un couple uni, amoureux, épanoui, avec ses joies et ses peines dont celle de n’avoir pas eu d’enfant.
Horizons : Si nous revenons aux crises les plus importantes qu’a affrontées Baudouin durant son règne, ne faut-il pas évoquer aussi celle de 1990 à cause de son refus de signer la loi sur la dépénalisation de l’avortement ? Qu’est-ce que tes recherches t’ont appris ?
VD : Les carnets de Baudouin montrent que, dès les années 1970, il s’inquiétait de l’évolution de la société dans cette matière-là. En 1982, il y écrit qu’il ne signera pas cette loi, tout en mesurant les conséquences que son refus entrainerait pour la monarchie et pour l’unité du pays. Mais on perçoit quand même un Baudouin hésitant et demandant conseil à des proches politiques : ses chefs de cabinet, Pierre Harmel, certains de ses ministres et à des hommes d’Eglise : le Cardinal Danneels, le Pape Jean-Paul II, le Cardinal Ratzinger (futur Benoît XVI). Les politiques lui suggèrent de signer pour préserver la Belgique d’un risque de chaos, et en tous les cas, de divisions. Les autorités religieuses renvoient dans un premier temps le roi à sa conscience. Le 29 mars 1990, le projet de loi est voté. Le roi remet à Wilfried Martens, Premier Ministre, une lettre à lire au conseil des ministres et dans laquelle il annonce qu’il ne signera pas une loi qui heurte sa conscience. Il dit notamment cette phrase désormais bien connue: « Serait-ce normal que je sois le seul citoyen belge à être forcé d’agir contre sa conscience dans un domaine essentiel ? La liberté de conscience vaut-elle pour tous sauf pour le roi ? ».
Pour éviter la rupture, bien avant l’annonce de son refus de signer, j’ai pu lire dans ses notes que Baudouin était prêt à abdiquer et à passer la main à son frère Albert. Une autre piste avait été suggérée au roi et acceptée par lui : supprimer dans la constitution l’obligation de la sanction royale mais cette piste hasardeuse fut écartée. Vint alors la solution juridique proposée par André Alen, constitutionaliste et chef de cabinet de Martens : l’impossibilité temporaire du Roi à régner, évoquée dans un article de la constitution. Après consultations et vérifications diverses dans les sphères politiques belges, cette solution fut acceptée et adoptée. Pendant 36 heures, du 3 avril au 4 avril, le roi fut dans l’impossibilité de régner pour des motifs de conscience et la loi dépénalisant l’avortement fut alors signée par tous les ministres du gouvernement.
Horizons : Quelles furent les conséquences pour la monarchie ?
VD : Pour la presse en général, cette solution de l’impossibilité de régner fut accueillie avec réserve et considérée comme une « entourloupette » – comme a dit Jean Stengers, historien, professeur à l’ULB – qui ne pouvait se produire qu’une fois et Baudouin lui-même en était convaincu. Quant à l’opinion publique, en majorité, elle respecta la décision du roi et continua à lui apporter son soutien, ce qui apparaît dans une série de sondages. Dans ses carnets, le roi exprime son soulagement pour la solution trouvée. On sait que Baudouin par la suite proposa au gouvernement de réfléchir sur la suppression de la sanction royale des lois, du moins les lois à caractère éthiques. Cette recherche n’aboutira pas, Baudouin mourant dès 1993. Sous son successeur, aucune piste de modification de la constitution n’a été retenue et Albert II a signé toutes les lois, y compris celles à caractère éthique.
Horizons : Il y a évidemment dans le règne du roi Baudouin d’autres situations qui mériteraient qu’on s’y arrête : les relations de confiance entre Baudouin et Fabiola, l’évolution de la pensée du roi face à la construction européenne, l’affaire Lumumba, la crise rwandaise, la politique étrangère de la Belgique durant 50 ans, les inquiétudes du roi autour des questions linguistiques et communautaires qui secouèrent la Belgique, ses préoccupations à l’égard des mutations de la Belgique passant d’un Etat unitaire vers un Etat fédéral, le choix du Prince Albert comme successeur, etc. Tous ces épisodes et bien d’autres sont relatés et étudiés dans ton livre. Lecture recommandée dès lors pour les Ancien(ne)s qui s’intéressent au règne du roi Baudouin et à l’histoire de notre pays !
Horizons : Cher Vincent, pour terminer cette interview, j’aimerais savoir de qui tu tiens cette passion pour l’histoire ?
VD : Je suis redevable de mon goût pour l’histoire à Pierre Baufays, notre titulaire en 5ème secondaire, il nous donnait cours d’histoire et de géographie. Il aimait d’ailleurs faire des liens entre le temps et l’espace. C’était un cours de géopolitique. Ces cours me fascinaient et c’est à grâce à lui que je me suis inscrit en histoire à l’université.
Horizons : Vincent, je te remercie pour le temps passé à cette interview pour l’AESM. Bonne continuation.
